Assis en cercle

La tradition veut qu’au début d’un cours les pratiquants soient assis en ligne, face au professeur. Si une ligne n’est pas suffisante, on en fait une deuxième, ou le nombre nécessaire. Maître Nocquet n’aimait pas cette disposition car il disait qu’elle établissait une hiérarchie entre les élèves. Il y a ceux du premier rang et ceux du dernier. Il nous faisait donc placer sur un seul rang tout au bord du tatami en débordant sur les côtés si nécessaire. Dans ses cours nous faisions régulièrement ce que nous appelions le « U », à savoir que nous étions en seiza sur une longueur et les deux largeurs du tatami. Dans les grand stages, les dojos étaient heureusement suffisamment grands, mais il nous est arrivé plus d’une fois de déborder sur le côté kamiza du tatami, chose qui ferait dresser les cheveux sur la tête d’un puriste. Mais c’est très bien que les cheveux se dressent, ça aère le cerveau, et même parmi les aïkidokas certains en ont besoin… Ce n’est que lorsque le tour du tatami ne suffisait plus qu’il se résignait à adopter la traditionnelle disposition en ligne. De la même manière, entre les mouvements il nous demandait de venir s’asseoir en cercle autour de lui, disposition conviviale, adoptée par exemple autour d’un feu de camp. Il nous disait d’ailleurs que le cercle est le symbole de l’amitié : Quand deux amis marchent l’un vers l’autre sur un cercle, ils se rencontrent sans effort, alors que sur un carré, arrivé dans un angle, l’un d’eux peut être tenté de continuer tout droit. Il lui faut changer de direction pour rester sur le carré.

C’est vrai que nous étions bien assis tout autour de lui à l’écouter nous parler de l’esprit de l’aïkido. Il parlait longuement, en particulier dans les stages qui duraient deux heures et demie  ou trois heures, car il considérait que la pratique devait être intensive, et que l’on ne pouvait pas travailler à fond pendant trois heures, d’où ces coupures qui nous permettaient de reprendre notre souffle, tout en nous régalant de ses paroles. Une de ses phrases préférées était : « En aïkido la technique est secondaire, c’est l’esprit qui est important ». Et de rajouter que le travail technique représentait 95% de l’entraînement et la philosophie seulement 5%, mais que c’étaient ces 5% qui donnaient toute sa dimension au travail technique, un peu comme le levain qui représente une infime partie du pain par rapport à la farine, mais qui lui donne son volume et sa légèreté. Il mettait régulièrement en garde les enseignants : « N’oubliez pas de parler de l’esprit de l’aïkido dans vos cours. C’est facile d’être un bon professeur techniquement, il y en a de nombreux, mais c’est beaucoup plus rare d’en rencontrer qui parlent de l’esprit pendant leur cours, et pourtant c’est seulement ceux-là qui enseignent réellement l’aïkido.»